Il y a quelque chose d’absurde dans la manière dont notre débat public traite l’immigration.
On promet de la fermeté, on vote des textes toujours plus restrictifs, on parle d’appel d’air et de submersion.
Et pendant ce temps, dans les couloirs de la Préfecture des Bouches-du-Rhône, des personnes en situation régulière basculent dans l’irrégularité… faute de rendez-vous.
L’irrégularité administrative : une production locale
En 2025, dans notre département, 28 300 renouvellements de titres de séjour ont été délivrés, contre 30 600 en 2024.
Dans le même temps, la préfecture reconnaît une hausse des demandes et des délais d’instruction allongés.
Conséquence mécanique : pas de récépissé; pas de contrat de travail renouvelé; pas de bail sécurisé; pas de droits sociaux.
La personne n’a rien fait, mais le titre expire et l’irrégularité commence.
Comme l’a dénoncé La Cimade, qui a interpellé le préfet : « On crée des sans-papiers » . Le terme est fort. Il est pourtant juridiquement exact. Une carence administrative peut suffire à faire basculer une situation régulière vers l’illégalité.
La dématérialisation comme écran de fumée
Depuis la généralisation des plateformes numériques via l’ANEF, le site de l’Administration numérique pour les étrangers en France, le parcours est devenu kafkaïen.
Dans un rapport annuel en 2023, la Défenseure des droits Claire Hédon a alerté sur les ruptures de droits provoquées par la dématérialisation exclusive des procédures préfectorales. Faute d’alternative humaine, des personnes basculent dans la précarité administrative non pas pour fraude, mais pour impossibilité technique.
Et cette fragilité nourrit un véritable marché parallèle.
Des sites frauduleux, comme « Démarche française », imitent l’administration, utilisent les codes de l’État et facturent de prétendues démarches de renouvellement. Ils prospèrent sur la confusion et la détresse.
À Marseille, Ana, installée en France depuis 2009, en a fait l’amère expérience. Elle a témoigné auprès des journalistes de France 3 et de l’association La Cimade après avoir payé pour une procédure qui n’a jamais abouti.
Derrière ces plateformes, il n’y a ni accompagnement, ni service public : il y a un modèle économique cynique. On exploite la précarité administrative pour s’enrichir.
Le paradoxe politique
Nous avons passé des mois à débattre de fermeté migratoire. Mais nous sommes incapables d’assurer un renouvellement fluide de titres déjà délivrés. Ce n’est pas de la fermeté. C’est de la désorganisation.
Et cette désorganisation nourrit précisément le discours de ceux qui dénoncent ensuite l’irrégularité.
On fabrique le problème que l’on prétend combattre.
Une réponse simple : la confiance plutôt que le soupçon
C’est pour cela que j’ai soutenu la proposition de loi socialiste portée par ma collègue Fatiha Keloua Hachi, visant à instaurer le renouvellement automatique des titres de séjour de longue durée et qui a été adoptée lors de notre niche parlementaire du 12 décembre.
Le principe est d’une simplicité désarmante : Les cartes pluriannuelles (jusqu’à quatre ans) et les cartes de résident (dix ans) seraient automatiquement renouvelées, sauf opposition motivée de l’administration.
Ce mécanisme inverse la logique actuelle.
Aujourd’hui, le demandeur doit prouver encore et encore qu’il est légitime de rester sur le territoire. Demain, l’administration devra démontrer qu’il existe un motif juridique pour refuser son maintien de séjour.
Ce n’est ni du laxisme, ni de l’angélisme. C’est du droit administratif élémentaire.
Une ligne socialiste assumée
Nous ne croyons ni aux fantasmes, ni à la brutalité symbolique.
Nous croyons à l’État de droit.
Un État fort n’est pas un État qui multiplie les obstacles bureaucratiques. C’est un État capable d’appliquer ses propres décisions avec cohérence.
Quand une personne vit en France depuis quinze ans, travaille, élève ses enfants, paie ses impôts, la priver de récépissé parce qu’un serveur informatique est saturé n’est pas une politique migratoire.
C’est une défaillance publique.
Dans les Bouches-du-Rhône, je continuerai d’interpeller l’administration sur les délais de traitement.
Je continuerai de soutenir les agents et les associations qui accompagnent les usagers.
Et je continuerai de défendre des solutions structurelles à l’Assemblée.
Parce qu’une République digne ne fabrique pas des sans-papiers par inadvertance.
Elle garantit la sécurité juridique de celles et ceux qu’elle accueille.
La fermeté n’exclut pas la justice. Elle en dépend.



